Les agressions sexuelles et le suicide chez les jeunes adultes: l’importance d’être cru(e) et soutenu(e) - Capsule 4 ViRAJ 2016

26 Avril 2016

Les explications usuelles du suicide reposent sur la présence de troubles mentaux dont la dépression et la toxicomanie, des perceptions erronées ou des distortions cognitives négatives. Or ces explications ne suffisent pas. On constate que le vécu affectif et sexuel peut également contribuer à engendrer des gestes suicidaires.

Pensons à l’histoire de Lissy Seeberg, étudiante de 19 ans à l’Université Mary’s College aux États-Unis. Victime d’agression sexuelle dans une résidence de l’Université Notre Dame (ND) par une connaissance, membre de l’équipe de football, elle rapporte l’agression aux services policiers du campus de ND. Peu après, elle reçoit des texto l’intimant de ne pas nuire à l’équipe de football ainsi que des menaces. Elle doute alors de son choix d’avoir dénoncé, ND n’ayant même pas interrogé l’accusé. Elle se demande si elle a ainsi contribué à couper tous ses liens avec ND, une université très importante pour sa famille, fan de l’équipe de football et dont plusieurs sont diplômés. Une histoire qui finit tragiquement car elle se suicide 10 jours après avoir rapporté l’agression (tiré de Smith & Freyd, 2014). Bien sûr, nous ne connaissons pas tout le contexte et les fragilités qui auraient pu préexister chez Lissy.

Quelques faits :

Chez les jeunes étudiants universitaires, vivre des contacts sexuels non désirés (agression) dans la dernière année est lié à 8 fois plus de tentatives de suicide et à 5 fois plus d’idéations suicidaires (Bryan et al., 2013).

Le lien entre l’agression sexuelle et le suicide tient pour les hommes et les femmes même si l’agression sexuelle touche plus les femmes (Bryan et al., 2013; Iverson et al., 2013).

Une agression sexuelle à l’âge adulte ajoutée à une expérience en enfance augmente le risque de tentatives de suicide chez les femmes (Ullman et Brecklin, 2002).

Il faut savoir que l’agression sexuelle a, chez les 15-35 ans, plus d’impact que la rupture amoureuse sur le comportement suicidaire (Wang et al., 2012).

Une agression sexuelle est particulièrement difficile pour les jeunes étudiants de collège ayant peu d’espoir face à la vie. Dans l’année de l’agression (menaces, tentatives ou viol), ceux-ci auront davantage de comportements suicidaires (Chang et al., 2015).

Cette contribution de l’agression sexuelle se retrouve également chez les autochtones. Ainsi parmi les facteurs liés au suicide, on trouve chez les femmes et les hommes Inuits, la détresse et la toxicomanie mais aussi les agressions sexuelles alors qu’un facteur comme une insertion socio-culturelle, porteuse d’espoir, est protectrice pour les femmes (Fraser et al., 2015).

Il est donc important de mieux comprendre le lien entre agression sexuelle et suicide. Revenons sur l’histoire de Lissy. Elle s’est sentie abandonnée. On peut parler de ¨trahison des gens qui devaient la soutenir¨, selon l’expression de Smith et Freyd. En outre, ce serait particulièrement la réponse émotionnelle à l’agression sexuelle (comme se sentir sans valeur, indigne de respect ou d’amour, sans espoir, sans moyens) qui serait reliée au suicide, celle-ci nettement accentuée par la trahison ou l’abandon de l’entourage ou du milieu de vie. Selon les événements relatés, on sait que le service de police ne fut pas aidant, la rappelant pour plusieurs témoignages et sans la soutenir face aux messages de menaces par internet. En ce qui a trait à son entourage immédiat, on ne sait pas s’il fut absent concrètement ou non aidant ou si ce sont des craintes non révélées de décevoir sa famille qui ont pu jouer. Notons que lorsque l’agresseur est une figure bien connue, il y aura encore plus de liens défaits et davantage de rejet de la victime. La figure illustre, selon ma synthèse de Bryan ainsi que Smith & Freyd, une proposition de cheminement pouvant conduire à l’acte suicidaire. Vécu affectif et trahison sont illustrés comme amplifiant la réaction suite à un vécu, chronique ou pas, d’agression sexuelle.

Un tel processus peut toucher une personne mais s’applique possiblement à une collectivité sans espoir et se sentant trahie comme nous le montrent les événements récents de suicide dans les communautés autochtones ou inuits. Ces dernières cumulent bien sûr d’autres facteurs de risque rattachés à la colonisation et à la pauvreté.

Que faire? Faisons en sorte que l’entourage et le milieu de vie soient davantage soutenant et à l’écoute pour les personnes ayant un vécu d’agression sexuelle. Cessons de trahir. On a d’ailleurs souligné, en prévention du suicide, l’importance pour tous d’avoir accès à deux ingrédients clés dans son milieu  car donnant sens à la vie : des liens sociaux bienveillants et la perception qu’on peut faire face aux défis de la vie (dont pour certains un vécu d’agression sexuelle). Avoir les habiletés pour les comprendre, y réagir et juger que cela en vaut la peine sont des comportements et attitudes à renforcer (Drum, et al., 2016). Les programmes de prévention du suicide peuvent contribuer à développer ce sens de cohérence chez les jeunes en leur offrant des approches diversifiées les impliquant dans l’analyse des causes des suicides ainsi que dans la définition des priorités et des moyens (White & Kral, 2014). Finalement, analysons nos services de prévention du suicide en lien avec les services offerts aux victimes d’agression sexuelle et créons des synergies entre services. Et ne négligeons pas les facteurs socio-économiques et de cumul de difficultés psycho-sociales qui peuvent exacerber les vulnérabilités au suicide.

Francine Lavoie, Ph. D., École de psychologie, Université Laval

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